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Groenland : pourquoi l’Europe sort‑elle (enfin) les griffes face aux États‑Unis ?

Par Yohan Taillandier
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Mise à jour – 25 janvier 2026 : Depuis quelques jours, le ton est légèrement redescendu entre Washington et les capitales européennes sur le dossier Groenland, et les menaces de surtaxes immédiates semblent s’éloigner. Cette accalmie ne change toutefois rien au fond : pour la première fois, l’UE a envisagé d’utiliser son « bazooka économique » contre les États‑Unis, ce qui reste un tournant majeur que cet article décrypte.

Tout est parti de quelques unités européennes visibles sur la glace groenlandaise. Alors que Donald Trump agite la menace de surtaxes de 10% dès le 1er février contre huit pays européens impliqués dans la défense du territoire arctique, Emmanuel Macron annonce qu’il demandera l’activation de « l’instrument anti‑coercition » de l’Union européenne si ces menaces sont mises à exécution. Pour la première fois, l’UE envisage d’utiliser ce bazooka juridique conçu pour répondre au chantage économique d’une grande puissance et cette fois, c’est un allié historique qui est visé.​

Au Groenland, des images diffusées mi‑janvier ont donné un premier aperçu d’une présence militaire accrue de pays européens dans la zone, dans le contexte de tensions avec Washington. Une équipe de 15 soldats allemands envoyée en reconnaissance est rentrée lundi, après avoir « recueilli des informations sur le terrain sur les contributions allemandes possibles au renforcement conjoint de la sécurité dans l’Arctique », selon la délégation allemande à l’OTAN.​​

Depuis, Trump a annoncé samedi des surtaxes de 10% dès le 1er février sur les importations en provenance du Danemark, de la Suède, de la Norvège, de la France, de l’Allemagne, des Pays‑Bas, de la Finlande et du Royaume‑Uni, avec une hausse possible à 25% en juin si aucun accord n’est trouvé pour « l’achat complet et total du Groenland ». Ces tarifs s’ajouteraient aux droits de 15% sur les produits européens déjà en vigueur depuis l’accord de l’été 2025.​ Dans un scénario bilatéral, chaque capitale serait tentée de céder pour protéger ses exportateurs mais nous avons l’Union Européenne!

L’instrument anti‑coercition : attaquer un pays, c’est désormais attaquer toute l’Europe

L’entourage du président français a évoqué dans le week-end l’instrument anti-coercition pour répondre aux président des USA. En effet, l’UE s’est dotée en 2023 d’un règlement pour se défendre face à la coercition économique des pays tiers. L’instrument anti‑coercition (IAC), prévu par le règlement (UE) 2023/2675 qui organise une réponse collective du marché unique lorsqu’un État membre est ciblé pour obtenir un changement de politique : l’attaque contre un pays est traitée comme une attaque contre les 27. Stéphane Séjourné, vice‑président de la Commission européenne, a qualifié la situation actuelle de « cas d’école de coercition », affirmant que « la définition de la coercition est très claire dans les textes européens ».​​

Face aux tensions commerciales, l’Union européenne a une règle d’or : le dialogue avant tout. L’objectif est de calmer le jeu par la diplomatie avant de sortir les armes économiques. Cependant, si la discussion échoue, la Commission européenne possède maintenant l’arsenal pour riposter. Elle peut augmenter les taxes douanières sur les produits étrangers, interdire l’accès aux contrats publics européens, ou encore bloquer certains investissements. En cas d’urgence absolue, l’UE peut même geler des brevets ou restreindre des licences commerciales. Mais comme le rappelle Olof Gill, porte-parole de la Commission : « Notre priorité est de dialoguer, pas d’escalader. » »

De la Lituanie au Groenland : genèse d’une arme

Cet outil est né des traumatismes récents avec la Chine, en particulier après que Vilnius a accueilli un bureau de représentation de Taïwan en 2021. Pékin a alors fortement restreint ses échanges avec la Lituanie et compliqué l’exportation de biens européens contenant des composants lituaniens, exposant de grandes entreprises allemandes et d’autres États membres. L’UE a saisi l’OMC (affaire DS610) mais la lenteur de la procédure a montré l’absence d’outil rapide pour protéger un État membre de l’UE isolé, ce qui a directement nourri la conception de l’IAC, entré en vigueur fin 2023.​

L’ironie est que l’instrument pensé pour contrer Pékin pourrait être déclenché pour la première fois contre Washington. Le « cas Groenland » devient ainsi le premier crash‑test politique grandeur nature de cette arme, cette fois face à un allié stratégique historique.​

Une gouvernance qui contourne le veto

L’IAC rompt avec la logique d’unanimité qui a longtemps paralysé la politique étrangère européenne. Dans ce dispositif, le Conseil statue à la majorité qualifiée pour reconnaître une situation de coercition et encadrer la réponse : il ne faut donc plus l’accord des 27, mais au moins 15 pays représentant 65% de la population de l’Union Européenne.

Une fois la coercition établie, la Commission propose les mesures de riposte et les adopte par acte d’exécution ; pour l’en empêcher, il faudrait qu’une majorité qualifiée d’États membres vote contre, ce qui rend le blocage nettement plus difficile qu’auparavant. Concrètement, une fois la question de coercition soulevée, la Commission dispose en principe de quatre mois pour évaluer le cas, puis les États membres votent à la majorité qualifiée pour activer ou non l’instrument.

Ce mécanisme renforce le pouvoir de la Commission européenne dans la gestion des crises économiques extérieures, tandis que le Parlement européen joue un rôle plus limité, ce qui nourrit déjà des critiques sur le déficit démocratique de ce nouvel outil. Bernd Lange, président de la commission du Commerce international au Parlement, a néanmoins appelé à déclencher rapidement la procédure, estimant qu’il est “grand temps d’utiliser l’instrument anti‑coercition et de formuler une réponse claire de l’UE” face à l’utilisation des tarifs comme arme politique par Donald Trump.

1 600 milliards d’euros

En 2024, l’UE était le premier partenaire commercial des États‑Unis, avec plus de 1 600 milliards d’euros d’échanges de biens et de services. Autrement dit, quand Bruxelles menace de riposter, ce n’est pas un “nain géopolitique” qui parle, mais le principal client et fournisseur de l’économie américaine.

Tous les Européens sont‑ils prêts à dégainer le bazooka ?

Historiquement, l’Allemagne et l’Italie ont été les pays les plus réticents à utiliser cet instrument, craignant une escalade avec les États‑Unis et des répercussions sur leurs secteurs exportateurs. L’été dernier encore, Berlin et Rome étaient parmi les plus favorables à un compromis tarifaire avec Washington, préférant un accord déséquilibré à une guerre commerciale ouverte.​

Le ministre lituanien des Finances, Kristupas Vaitiekūnas, a déclaré lundi qu’« il est prématuré de parler de l’usage de l’instrument anti‑coercition » et que « d’autres mesures mineures peuvent être prises d’abord ». Le Premier ministre tchèque Andrej Babiš a également appelé au « dialogue » plutôt qu’aux « déclarations », soulignant que « la politique étrangère relève de la diplomatie, pas des posts sur les réseaux sociaux ». L’Irlande, très exposée aux investissements américains dans la tech et les services financiers, appelle aussi à la prudence : son ministre des Finances Simon Harris a plaidé pour « garder la tête froide » et utiliser « la fenêtre disponible » pour négocier.

Au‑delà des positions nationales, un obstacle structurel demeure : l’UE n’a pas encore de mécanisme pour compenser les pertes inégales entre États membres si des contre‑mesures sont adoptées. Des mesures ciblant les services, la tech ou la propriété intellectuelle toucheraient principalement l’Irlande et le Luxembourg, tandis que des tarifs sur l’industrie frapperaient davantage l’Allemagne ou l’Italie. Cette absence de solidarité interne « reste un obstacle important », selon les analystes.

Si le refus du chantage américain fait consensus, les capitales européennes divergent sur la manière de répondre une nouvelle fois. Depuis Berlin, le chancelier Friedrich Merz insiste sur la nécessité d’“éviter toute escalade si possible”, en rappelant qu’une hausse soudaine des droits de douane frapperait des deux côtés de l’Atlantique une économie allemande déjà fragilisée. “Nous voulons simplement essayer de résoudre ce problème ensemble, et le gouvernement américain sait que nous pourrions aussi riposter. Je ne le veux pas, mais si nécessaire, nous protégerons nos intérêts européens ainsi que nos intérêts nationaux allemands”, a‑t‑il déclaré, résumant l’équilibre allemand entre fermeté et prudence.

À Rome, Giorgia Meloni a qualifié les menaces tarifaires de Donald Trump de “erreur” et de “malentendu”, tout en appelant à privilégier le dialogue et en renvoyant l’essentiel du dossier vers l’OTAN plutôt que vers une guerre commerciale frontale avec Washington. »

Quelles autres armes l’UE a‑t‑elle dans son arsenal ?

L’IAC n’est pas la seule option sur la table. L’Union dispose d’abord d’un paquet de représailles de 93 milliards d’euros, suspendu l’an dernier après l’accord commercial avec Washington, qui vise des produits américains allant du bourbon aux pièces d’avion Boeing, en passant par le soja, la volaille ou les yachts, avec des droits de 25 % sur de nombreux postes.

À cela s’ajoute la possibilité de geler l’accord commercial UE‑USA de 2025, plusieurs dirigeants ayant déjà appelé à suspendre sa ratification tant que les menaces tarifaires persistent. Bruxelles peut également envisager des restrictions sectorielles ciblées, en limitant par exemple l’accès des banques et des entreprises technologiques américaines au marché unique.

Enfin, avant toute escalade, les institutions européennes répètent privilégier la voie diplomatique et multilatérale, via le dialogue bilatéral et la coordination au sein de l’OTAN.

Europe puissance ou colosse aux pieds d’argile?

Pour les partisans d’une Europe puissance, cette crise valide le récit d’une Union Europennée qui cesse de « tendre l’autre joue » et commence à utiliser son marché de 450 millions de consommateurs comme un instrument de puissance géopolitique. L’UE est, l’un des principaux créanciers et investisseurs aux États‑Unis, ce qui lui donne théoriquement les moyens de perturber les marchés américains si elle décide d’utiliser pleinement son poids financier et réglementaire.​​

Mais cette montée en gamme pose aussi des questions politiques. D’une part, une guerre économique assumée avec Washington aurait un coût très concret pour des secteurs et des travailleurs européens déjà fragilisés ; on ne voit pour l’instant que peu de discussion sur des mécanismes de compensation et de solidarité interne associés à un usage musclé de l’IAC.

D’autre part, en concentrant davantage de pouvoir entre Commission et gouvernements, avec un Parlement européen en retrait, ce nouvel outil renforce une Europe stratégique sans régler le déficit démocratique de ses choix de politique commerciale.​

Guerre commerciale : que risquent les salarié·es européens ?

Une guerre commerciale ouverte avec Washington ne serait pas un jeu à somme nulle. L’Union européenne est le premier partenaire commercial des États‑Unis, avec plus de 1 600 milliards d’euros d’échanges de biens et services en 2024 : chaque hausse de droits de douane renchérit ces flux, menace les carnets de commande et, à terme, les emplois dans l’industrie exportatrice. Si l’UE riposte sur le bourbon, les motos ou les avions américains, les salariés des distilleries du Kentucky ou des usines de Seattle paieront une partie de la facture ; en retour, des représailles contre l’aéronautique, l’automobile ou l’agro‑alimentaire européens frapperaient les ouvriers de Hambourg, Toulouse ou Modène. Les études sur les précédents conflits commerciaux montrent que les tarifs finissent souvent par être supportés par les travailleurs et les consommateurs – via des prix plus élevés, des heures réduites ou des licenciements – plutôt que par les actionnaires des multinationales qui peuvent répercuter les coûts ou déplacer leur production.

En somme, l’instrument anti‑coercition symbolise le passage d’une Europe longtemps présentée comme naïve à une Europe qui assume désormais le conflit, au moins sur le terrain économique. Après un accord commercial très déséquilibré au profit de Washington, l’Union Européenne semble décidée à montrer qu’elle ne se laissera plus dicter sa conduite par les coups de menton de Donald Trump.

Reste à savoir si elle saura construire la solidarité interne nécessaire, alors que les coûts d’une guerre commerciale seraient très inégalement répartis entre États et secteurs. Dans un monde qui se fracture et où les grandes puissances exhibent leur force économique comme un instrument de puissance, l’UE n’a plus vraiment le luxe de l’innocence ; la question est désormais de savoir au service de qui sera exercée cette nouvelle puissance. 

FAQ – Comprendre l’UE, le Groenland et le « bazooka économique »

L’UE a‑t‑elle déjà activé l’instrument anti‑coercition contre les États‑Unis ?

Non : pour l’instant, la France et d’autres capitales évoquent l’IAC comme option et menacent d’en demander l’activation si les surtaxes américaines entrent en vigueur, mais la procédure formelle n’a pas encore été menée à son terme.​​

Qu’est‑ce qu’une « coercition économique » selon l’UE ?

L’UE parle de coercition lorsqu’un pays tiers utilise des mesures économiques (tarifs, restrictions, boycotts) pour obliger l’Union ou un État membre à changer de politique dans un domaine qui ne relève pas du commerce, par exemple la politique étrangère ou la sécurité.​

Qui décide si l’UE répond et comment ?

La Commission enquête et propose, le Conseil des États membres statue à la majorité qualifiée pour reconnaître la coercition et autoriser une réponse, puis la Commission met en œuvre les contre‑mesures, sauf opposition d’une majorité qualifiée d’États. Le Parlement a surtout un rôle au moment de l’adoption du règlement, pas sur chaque cas concret.​

Quelles armes économiques l’UE peut‑elle utiliser contre Trump ?

Elle peut relever des droits de douane sur certains produits américains, restreindre l’accès de firmes américaines à des marchés publics européens ou encadrer certains investissements et services, en ciblant des secteurs où la pression politique est maximale aux États‑Unis.​

Est‑ce que cela peut faire monter les prix ou menacer des emplois en Europe ?

Oui, toute guerre commerciale comporte un coût : les mesures de l’UE peuvent renchérir des importations américaines et provoquer des représailles, ce qui touche des secteurs exportateurs européens et, in fine, des salarié·es et des consommateurs. La question de la solidarité et des compensations internes à l’UE reste largement ouverte dans le débat.​

Pourquoi le Parlement européen semble‑t‑il si peu impliqué ?

Parce que l’IAC est conçu comme un instrument de politique commerciale, domaine où les États membres et la Commission gardent la main sur la gestion de crise, alors que le Parlement a surtout un pouvoir de co‑législation général. Plusieurs chercheurs et ONG critiquent ce déséquilibre démocratique et demandent plus de contrôle parlementaire sur l’usage de cet outil.​

Sources:







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