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Devoir de vigilance : Comment l’Europe a organisé l’impunité dorée des multinationales

Par Yohan Taillandier
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C’est l’histoire d’un renoncement politique majeur. Ce qui devait être la grande loi sociale du mandat européen, capable de mettre fin à l’esclavage moderne et aux écocides, s’est transformé en une coquille vide. Au terme d’un intense ballet de lobbys et d’un chantage politique inédit, la Directive sur le Devoir de Vigilance (CSDDD) a été votée jeudi 13 novembre, mais elle porte désormais la marque indélébile du sabotage libéral. Récit d’un naufrage démocratique où la droite européenne a franchi une ligne rouge.


C’était une promesse née des décombres fumants du Rana Plaza. Le 24 avril 2013, à Dacca au Bangladesh, un immeuble abritant des ateliers de confection s’effondrait, tuant 1 138 ouvrières et ouvriers textiles. Dans les débris, on retrouvait les étiquettes de grandes marques occidentales (Camaïeu, Auchan, Benetton…). Le monde découvrait avec horreur le vrai prix de la « fast fashion » : des profits au Nord basés sur la mise en danger de mort au Sud.

Le « plus jamais ça » qui a suivi devait aboutir à cette loi européenne : faire enfin payer les donneurs d’ordre. Fini le temps où une multinationale européenne pouvait se laver les mains des exactions commises par ses sous-traitants au bout du monde en invoquant l’ignorance. La directive sur le devoir de vigilance devait créer une responsabilité juridique sur toute la chaîne de valeur. Pourtant, dix ans plus tard, le texte final validé de justesse par le Parlement européen n’a plus grand-chose à voir avec l’ambition initiale. Sous couvert d’une logique « Omnibus » de simplification administrative exigée par la droite et les libéraux, l’Europe vient de valider le droit au profit sans responsabilité réelle.

Le Devoir de vigilance torpillé : la « bureaucratie » comme arme

Pourquoi ce naufrage ? Officiellement, pour ne pas accabler nos entreprises de « paperasse ». C’est l’argument massue brandi depuis des mois par le patronat allemand (BDI) et français (MEDEF), relayé avec un zèle remarquable par le Parti Populaire Européen (PPE), la droite conservatrice majoritaire à Strasbourg contre cette directive sur le devoir de vigilance. Cette rhétorique de la dérégulation a servi de cheval de Troie pour détruire l’essence même du texte. Cette directive devait remplacer le vide juridique actuel et la concurrence déloyale par une harmonisation européenne stricte.

Mais au lieu de tirer les normes vers le haut en s’inspirant de la loi française sur le devoir de vigilance de 2017 (déjà imparfaite mais pionnière), Bruxelles a organisé un nivellement par le bas. Ce texte, censé être un bouclier pour les peuples et la planète, a été réécrit par ceux-là mêmes qu’il devait réguler. La sacro-sainte « compétitivité » a, une fois de plus, écrasé les Droits de l’Homme. Le travail de sape des lobbys a été documenté par de nombreuses ONG. Comme le souligne Corporate Europe Observatory, les représentants de l’industrie fossile et de la finance ont eu table ouverte à la Commission et au Parlement pour vider le texte de ses dispositions les plus contraignantes, notamment sur le climat.

Au Parlement Européen : Récit d’une « trahison » et d’une alliance brune-bleue

Pour comprendre l’ampleur du désastre, il faut plonger dans la mécanique bruxelloise des derniers mois. Fin 2023, un accord « final » avait pourtant été trouvé en trilogue (négociations entre le Parlement, le Conseil et la Commission). C’était une victoire en demi-teinte, mais une victoire quand même. La directive sur le devoir de vigilance était voté sous certains applaudissement à Strasbourg! C’est alors qu’un événement rarissime s’est produit. L’Allemagne, sous la pression du petit parti libéral FDP (membre de la coalition gouvernementale et très proche des milieux d’affaires), a annoncé qu’elle ne soutiendrait plus le texte qu’elle avait pourtant négocié. Un coup de poignard dans le dos de la démocratie européenne qui a ouvert une brèche béante.

S’y engouffrant, le PPE, mené par l’allemand Manfred Weber, a lancé une offensive totale contre le texte. Pour la droite européenne, le Devoir de Vigilance est devenu le symbole de « l’écologie punitive » qu’il fallait abattre avant les élections européennes, pour séduire un électorat tenté par l’extrême-droite et rassurer les agriculteurs en colère.

La honte a culminé lors des votes décisifs en commission et en plénière. Pour faire dérailler le texte, le PPE n’a pas hésité à mêler ses voix à celles de l’extrême-droite (groupes ECR et ID). Cette alliance entre la droite traditionnelle et les nationalistes sur un texte social et environnemental majeur marque un tournant inquiétant. Le « cordon sanitaire » a sauté sur l’autel de la défense des multinationales. Une manœuvre qui a provoqué la colère des négociateurs de gauche. Lara Wolters, eurodéputée socialiste (S&D) et rapporteuse du texte, n’a pas caché son amertume face au comportement de la droite :

« C’est un spectacle déplorable. Nous avions un accord. Le PPE et les libéraux allemands ont pris ce texte en otage pour des jeux politiques internes, au mépris des victimes et du travail parlementaire. Ils ont préféré protéger les profits plutôt que les personnes. »

Pour sauver le texte d’un rejet total, les groupes de gauche et les écologistes ont dû accepter des concessions humiliantes lors de négociations de la dernière chance avec la présidence belge de l’UE. Le résultat est un texte de survie, amputé de ses membres vitaux.

Ce qui change : Des seuils rehaussés et la finance épargnée

Concrètement, le changement se joue dans les chiffres, et ils sont cruels. Le projet de directive initial sur le devoir de vigilance visait les entreprises de plus de 500 salariés et 150 millions d’euros de chiffre d’affaires. Après le passage de la hache libérale, le seuil a été doublé à 1000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le résultat est mathématique : près de 70% des entreprises initialement ciblées échappent désormais à la loi. Pour elles, c’est « business as usual ». L’application sera de plus progressive, certaines entreprises ne seront concernées qu’en… 2029. Une éternité face à l’urgence climatique et sociale.

Mais le véritable scandale est ailleurs. Le secteur financier, poumon du système capitaliste, a réussi son tour de force : il est exclu de l’obligation de vigilance. C’était une ligne rouge absolue pour la France de Macron et le Luxembourg. Les banques européennes pourront continuer à accorder des prêts pour des projets pétroliers dévastateurs ou des usines textiles insalubres sans être inquiétées juridiquement pour les dégâts causés par leurs clients. L’argent n’a pas d’odeur, et l’Europe vient de confirmer qu’il n’a pas non plus de morale.

Du côté des écologistes, le constat est amer, notamment sur le volet climatique de la directive. Pour l’eurodéputée verte française Marie Toussaint :

En excluant la finance et en réduisant les plans de transition climatique à de simples obligations de moyens sans sanctions réelles, l’Europe rate le coche historique de mettre l’économie au service du climat. C’est une loi qui regarde le passé, pas le futur.

Vainqueurs et Vaincus sur le devoir de vigilance : La lutte des classes à Bruxelles

Dans cette bataille législative, les vainqueurs sabrent le champagne. Ce sont les géants de la « Big Finance » (BlackRock, BNP Paribas…), les lobbies de l’agrochimie et les multinationales extractivistes. Ils ont gagné sur toute la ligne. Leur stratégie du chaos a payé : ils obtiennent un cadre juridique flou, des délais interminables et des exemptions massives.

Les vaincus, eux, sont invisibles dans les couloirs feutrés de Strasbourg. Ce sont les populations autochtones expropriées pour des mines de cobalt en RDC, les ouvrières du textile au Bangladesh, et les victimes climatiques du Sud global. Pour eux, l’accès à la justice européenne restera un parcours du combattant quasi impossible. La charge de la preuve et les coûts de procédure restent des obstacles insurmontables que le texte final n’a pas réussi à lever.

Pour les citoyens européens qui réclamaient une consommation éthique, la défaite est aussi cuisante. En cédant aux dogmes du marché, l’Union européenne a prouvé que sa « boussole morale » s’affole dès que les intérêts du grand capital sont menacés. Pour le groupe de La Gauche (The Left) au Parlement européen, ce vote est symptomatique d’une fin de mandat désastreuse. L’eurodéputée Manon Aubry résume le sentiment général :

Ce devait être la loi du siècle contre l’impunité des multinationales, c’est devenu la loi du ‘pas vu, pas pris’. En s’alliant à l’extrême-droite pour détruire ce texte, la droite européenne a montré son vrai visage : celui du mépris de classe et de l’indifférence climatique.

Ce vote marque la fin d’une illusion : celle d’une Europe sociale capable de réguler la mondialisation malheureuse. Le Green Deal agonise, le pilier social s’effondre, les multinationales peuvent continuer à danser. Il y a un mois par neuf voix d’écarts le texte avait été sauvé. Cela ne fut pas le cas cette fois-ci!

Le Chiffre : 0,05 %
C’est la proportion infime d’entreprises européennes qui seront réellement concernées par cette directive sur le devoir de vigilance édulcorée. En relevant les seuils d’application sous la pression de l’Allemagne, de la France et de l’Italie, l’UE a transformé une loi qui devait changer le système en une exception anecdotique. 99,95 % du tissu économique européen reste donc libre de fermer les yeux sur ce qui se passe dans sa chaîne de sous-traitance. Une victoire éclatante pour le patronat

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